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L'autre âge d'or de la gauche ultra

   A l'heure où les sondages promettent une percée électorale d'appréciable ampleur au Parti du travail de Belgique (PTB), il n'est pas sans intérêt de revenir sur cet autre âge d'or de l'extrême gauche – appelée aujourd'hui gauche radicale – que furent les années '70 du siècle dernier, dans le sillage de Mai 68. Le contexte très particulier de l'immédiat après-guerre n'autorise guère, en revanche, le parallèle avec le précédent temps fort que fut le raz-de-marée du Parti communiste de Belgique (PCB) aux élections législatives de 1946, d'où il sortit troisième parti du pays (23 sièges, devant les libéraux qui en comptaient 17). La vague rouge déferlante après nos golden sixties n'a guère eu, pour sa part, de répercussions dans les urnes. C'est davantage par le foisonnement des nouveaux partis et mouvements alternatifs qu'elle se caractérise.

PASBEL20180218a.jpg   S'ils sont parfois étrangers au marxisme (libertaires, underground, premiers écologistes…), celui-ci demeure très prégnant à travers les deux mouvances qui se sont affirmées en rupture avec le camp prosoviétique: la maoïste et la trotskiste. La première est représentée par Amada, surtout en Flandre, et par la scission prochinoise du PCB emmenée par Jacques Grippa, avant de se scinder elle-même entre prochinois et proalbanais, sans oublier les groupes qui se réclament du mao-spontanéisme. A travers la figure de son leader Ludo Martens, Amada peut être considéré comme l'ancêtre du PTB. Le second courant, celui de la fidélité à l'héritage léniniste que le stalinisme aurait trahi, s'incarne principalement dans la Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT). Sous la direction du professeur Catherine Lanneau, Simon Hupkens a consacré à cette dernière formation son mémoire de fin d'études en histoire à l'Université de Liège. Le récent Courrier du Crisp qui en est issu nous replonge au mieux dans le climat de ces années [1].

   Quantitativement, les disciples belges de l'organisateur de l'Armée rouge ne pèsent guère. Ils sont marginaux jusqu'au sein du monde ouvrier. Leur unité, en outre, est régulièrement mise en péril par des tensions et des ruptures internes. Les résultats aux trois élections pour la Chambre où la LRT se présente comme telle, entre 1977 et 1981, oscillent entre 0,10 et 0,49 %. Le nombre des militants, selon les estimations du chercheur, se situe entre 250 et 350. Souvent, plus de la moitié d'entre eux se retrouvent au comité central. Mais il n'y a pas que les chiffres: comme pour beaucoup d'autres micro-organisations, c'est dans le champ métapolitique que s'exerce principalement l'influence. L'effervescence contestataire dont toutes les autorités font alors les frais s'y prête parfaitement. L'orthodoxie marxiste-léniniste, par contre, n'y trouve plus toujours son compte. Au sein de la Ligue comme dans les familles lors des événements du printemps 1968, les générations vont s'affronter…

PASBEL20180218b.jpg   Celle qui a été à l'œuvre avant la fondation du mouvement en 1971 s'est illustrée notamment dans l'activisme anticolonialiste, où émerge la figure de Pierre Le Grève. Avec la Jeune Garde socialiste (JGS), sous l'impulsion principale de Georges Dobbeleer, les "camarades" d'alors ont aussi pratiqué, au cours des années '50 et jusqu'au milieu des années '60, la tactique très classique de l'entrisme dans le parti et le syndicat socialistes. Au PSB, le noyautage a été éventé officiellement en 1964 et la JGS a mis les voiles l'année suivante, perdant dans la foulée deux tiers de ses membres. La FGTB se montre traditionnellement plus poreuse à ce genre d'empreinte. Son congrès de 1956 a ainsi adopté un texte qui préconisait la nationalisation des holdings et introduisait la notion de "contrôle ouvrier". Il avait été coécrit par Jacques Yerna, membre du bureau d'études syndicales, et l'économiste Ernest Mandel, figure intellectuelle dominante du trotskisme sous nos cieux et un des dirigeants de la Quatrième Internationale – fondée en 1938 par l'auteur de La Révolution trahie – ainsi que de sa section belge (la SBQI).

   Avec la naissance de la LRT, à laquelle participe un autre économiste de renom, Michel Capron (UCL), il s'agit désormais d'agir davantage à visage découvert. Mais le contexte de développement des "luttes" tous azimuts s'harmonise mal avec le modèle bolchevique de construction d'un parti. Chemin faisant, relève Simon Hupkens, "la cible immédiate de la politique de recrutement devient de plus en plus fréquemment l'étudiant universitaire et de moins en moins l'ouvrier d'industrie ou le syndicaliste". La ligne est maintenue, bien qu'elle suscite des tensions et même une première scission dès 1972. Le congrès de 1976 met ainsi en avant la perspective de conquérir les "nouvelles avant-gardes culturelles". La question sociale n'est plus l'enjeu central, même si on surfera volontiers sur la vogue de l'autogestion. De l'entrisme dans le pilier socialiste, on passe à l'entrisme dans tous les vecteurs de subversions, qu'elles soient féministes, homosexuelles, antimilitaristes, tiers-mondistes, environnementalistes, éthiques, étudiantes, scolaires...

   Mais dans le même temps, qui ne voit que la foi dans le Grand Soir se dissipe de plus en plus au profit d'un changement de la société par injections "progressistes" répétées ? Si la Ligue se dit toujours révolutionnaire, en tout cas dans le discours de ses dirigeants, la formation de ses membres pour prendre la direction du soulèvement général à venir fait place de facto, à partir du milieu des années '70, à plus de souplesse. L'objectif d'un renversement du régime trouvera refuge, au cours de la décennie suivante, dans les groupes extrémistes terroristes, tels les Cellules communistes combattantes.

   En 1978 pourtant, au terme d'un nouveau et ultime revirement, l'orientation "nouvelle gauche" et multithématique est abandonnée au profit d'un recentrage sur l'ouvriérisme (et l'entrisme… en usines), avec les déchirements et claquements de porte qui s'ensuivent naturellement. Présentée comme une réponse à la crise et au "tournant néolibéral", la nouvelle tactique éloigne la LRT des milieux étudiants, intellectuels et culturels, mais elle est impérative: la Quatrième Internationale en a décidé ainsi et le principe léniniste du "centralisme démocratique" ne permet pas de déroger. En juin 1980, après une rencontre avec les hautes instances, le nouveau bureau politique belge, pourtant opposé au départ à la prolétarisation, fait savoir à la base militante que "les décisions du congrès mondial définissent le tournant [vers l’industrie] comme universel. Il est bien sûr évident que chaque section doit définir les objectifs et les modalités les plus appropriés à sa situation spécifique. Mais la spécificité ne doit pas devenir alibi: il n’y a pas d'exception à la règle en Europe". Le 24 janvier 1981, un colloque organisé à Liège sur les leçons de la grève de 1960-1961, en présence d'Ernest Mandel, fournit l'occasion de remettre en avant les options du syndicalisme de combat contre "l'impasse de la concertation".

   Et pourtant, centralisme ou pas, les sections régionales n'obéissent plus comme un seul homme aux injonctions contradictoires de la direction, lesquelles suscitent en outre des vagues de départs ou de prises de distance ainsi que l'obligation de remplacer les cadres trop liés à la feuille de route précédente…

   En 1984, la LRT se transforme en Parti ouvrier socialiste (POS) et ses adhérents, à la fin des années '80, réinvestissent largement le syndical et l'associatif (immigration, femmes, anti- ou altermondialisme…), au point d'en faire parfois leur engagement exclusif. Au milieu des années '90, l'effectif du parti n'est plus estimé qu'à quelque 200 personnes. Aujourd'hui et depuis 2006, les héritiers se retrouvent au sein de la Ligue communiste révolutionnaire (Socialistische Arbeiderspartij du côté flamand). Les héritiers… ou ce qu'il en reste.

P.V.

 

[1] "La Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT), 1971-1984", dans le Courrier hebdomadaire du Crisp, n° 2335-2336, 2017, 88 pp. www.crisp.be, Centre de recherche et d’information socio-politiques, place Quételet 1A, 1210 Bruxelles.

 

Légende photo 1: le dernier meeting de campagne de la LRT, à Bruxelles, à l'occasion des élections européennes de juin 1979. (Source: Formation Léon Lesoil asbl, Bruxelles, http://www.ernestmandel.org/fr/multimedia/index.htm)

Légende photo 2: Ernest Mandel en 1970, au cours d'un congrès organisé à la Tilburgse Hogeschool. (Source: Nationaal Archief, Den Haag, Fotocollectie Anefo, photo d'Eric Koch, inventaine n° 2.24.01.05, http://proxy.handle.net/10648/aba2eb04-d0b4-102d-bcf8-003048976d84).

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