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Des cruches aux têtes de pipe: l'or blanc du Condroz

   Au printemps 1542, les batteurs et fondeurs de cuivre de Bouvignes sont à couteaux tirés avec le couvent de la Sainte-Croix de Dinant. Motif: les premiers accusent les seconds de venir puiser de la derle, dont ils ont le monopole, dans le comté de Namur (Dinant se trouvant alors en principauté de Liège). Le prieur des croisiers nie formellement et les sources disponibles ne nous permettent pas de trancher. Mais le cas donne la mesure de l'enjeu. La derle, cette terre argileuse dont se servent potiers et céramistes, utilisée également pour fabriquer des moules, a pu être au centre de bien d'autres conflits, endémiques depuis le XIIIè siècle, entre les deux villes économiquement concurrentes.

   Pour la cité d'Andenne et ses environs, jusqu'à la vallée du Samson, li dièle fait pratiquement figure de poule aux œufs d'or pluriséculaire. L'argile abonde en bien d'autres zones au long de la Meuse, certes, et le sol andennais regorge aussi de minerais et d'autres matériaux – à tel point qu'on a pu le qualifier de "scandale géologique". Mais "l'argile qui cuit blanc" est particulièrement rare, donc précieuse. Elle a nourri ces "vingt siècles de céramiques locales" sur lesquels les savoirs pluridisciplinaires ont été rassemblés dans un ouvrage collectif, prolongement durable d'une exposition temporaire qui vient de fermer ses portes au musée de la Céramique d'Andenne [1].

PASBEL20171202a.JPG   Dès l'époque gallo-romaine, l'artisanat a ses niches dans les pays mosans et conduziens. Des fours exhumés lors de fouilles à Vervoz (Clavier), où étaient notamment produites des cruches et de la vaisselle de table, semblent témoigner de la phase la plus précoce, au Ier siècle après J-C. Par la suite, jusqu'au milieu du IIè siècle, un style de poteries caractérise des ateliers situés à Amay, Tillier (Fernelmont), Jupille-sur-Meuse (Liège), Vervoz en partie. Paradoxalement, aucune officine connue ne peut être associée à la période d'apogée, attestée par les niveaux archéologiques du IIIè siècle et marquée par l'apparition de nouvelles catégories d'objets. L'ampleur des céramiques mosanes en ce temps, écrivent les archéologues Frédéric Hanut et Raphaël Vanmechelen (Service public de Wallonie), "autorise à envisager une production de masse, quasi industrielle". L'Antiquité tardive voit fatalement décliner celle-ci pour ne plus survivre que dans un commerce de proximité.

   Si les ateliers de Huy et de Maastricht constituent les centres potiers de la période mérovingienne, fabriquant une céramique tantôt fine à surface lisse, tantôt grossière à surface brute, les deux agglomérations ne sont pas seules à entrer en lice. Un matériel mis au jour à Ohey (Baya) témoigne d'une activité implantée en zone rurale, avec des caractéristiques propres (couleur beige, pâte très fine). Au cœur du Moyen Age, la derle passe fréquemment en d'autres mains que celles des fabricants de récipients, à savoir celles des métallurgistes qui ont pris conscience du parti à en tirer pour la confection des creusets, fours et autres moules. Par un acte qui constitue une première, les Bouvignois évoqués en début d'article reçoivent ainsi du comte de Namur, en 1328, l'accès à la terre plastique d'Andoy (Wierde, Namur). Aux côtés du métier concerné intervient une personne physique qui pourrait être un "entrepreneur" doté d'un capital. "Peut-être, suggère Nicolas Thomas (Institut national de recherches archéologiques préventives, Paris), ne faudrait-il pas tant voir dans la concession perpétuelle donnée par le comte de Namur un moyen de favoriser l'industrie du cuivre qu'une nécessité pour la bonne gestion de son domaine dont il est peut-être incapable en faire-valoir direct".

   A Andenne, où la tradition remonte aussi aux premiers siècles de notre ère, les poteries médiévales, les faïences décorées des temps modernes, les porcelaines du XIXè siècle… assurent l'existence d'une bonne partie de la population. L'autre débouché est également présent. John Cockerill vient réaliser à l'ombre de Sainte-Begge les produits réfractaires dont il a besoin pour ses hauts fourneaux liégeois. Selon Cédric Piechowski, coordinateur de l'ouvrage et conservateur-directeur du musée de la Céramique, il n'est pas douteux que la transmission des savoir-faire s'est opérée d'un âge à l'autre et aussi des grandes manufactures aux petits ateliers, développés par des ouvriers au centre de la ville au début du XIXè siècle, et jusqu'aux entreprises céramiques industrielles créées "pour suivre les tendances du marché". Deux seulement, Daenen (1880) et Losson (1896), garderont leur caractère familial. Les autres fusionneront dans la première moitié du XXè siècle "afin de s'adapter une nouvelle fois à la pression économique".

PASBEL20171202b.jpg   Les pipiers, bien sûr, contribuent particulièrement à la renommée de la céramique andennaise. La maison Gambier, célèbre pour ses têtes, est même qualifiée de "plus importante fabrique du monde". Les pipes Jacob, à l'effigie du patriarche, rencontrent un tel succès qu'il faut inscrire sur leur turban "Je suis le vrai Jacob" pour les distinguer des contrefaçons! A côté des grands personnages, des figures familières et des scènes de genre sont aussi représentées, "dans la veine des peintures hollandaises du siècle d'or", observe Stéphane Collet (association Les Amis de l'Ardenne), qui épingle un cas trivial, plutôt exceptionnel, où la bouffarde est ornée d'"une femme vidant son vase de nuit par la fenêtre". Désiré Barth, industriel pipier à Andenelle, rayonne lui aussi, jusqu'à l'Exposition universelle de Londres en 1862, n'hésitant pas à écrire aux président et membres du Conseil communal d'Andenne, le 19 mars de la même année, qu'"en expédiant ses produits sur les principaux Marchés du Monde [sic], il est parvenu à procurer aux ouvriers de la Commune une espèce de tribut sur l'Etranger". Mais ces propos triomphalistes cachent mal que la concurrence étrangère, des Pays-Bas notamment, se révèle de plus en plus redoutable.

PASBEL20171202c.jpg   Après la Seconde Guerre mondiale, l'usage de l'argile locale va diminuant sous l'effet des importations de produits étrangers plus performants, favorisées par l'ouverture du marché européen. Les dièleûs, mineurs de la dièle, disparaissent. La société minière Galet, principale entreprise d'extraction à Andenne, met fin à cette activité en 1979. La piperie Léonard d'Andenelle, la dernière, n'utilise plus la derle depuis de nombreuses années quand elle s'éteint en 2008. Des réseaux de céramistes contemporains attachés à la terre plastique ont maintenu toutefois la flamme autour d'Antonio Lampecco à Maredsous (école des Métiers d'art, atelier de céramique) et à Maredret ainsi qu'autour de la Cambre. En 2012, c'est l'entreprise Carmeuse qui relance l'intérêt pour l'étude des matériaux. Ses carrières d'Engis et de Moha fournissent l'argile aux céramistes de l'académie de Namur, antenne de Huy, et à leur professeur Fabienne Withofs, qui s'efforcent d'ouvrir des voies nouvelles en renouant avec les gestes ancestraux. Sur les ruines de l'industrie, il peut arriver que l'artisanat renaisse. Small is beautiful

P.V.

 

[1] La derle – Li dièle. L’habile argile du Condroz. Vingt siècles de céramiques en terres d’Andenne, coord. Cédric Piechowski, Namur, Institut du patrimoine wallon ("Les dossiers de l'IPW", 22), 2017, 289 pp. – Sur le musée de la Céramique: www.ceramandenne.be

 

Légende photo 1: cruches à lèvre en bobine de l'atelier d'Amay à l'époque gallo-romaine. (Source: photo L. Baty, SPW DGO4; n. 1, p. 69)

Légende photo 2: un fourneau de pipe modèle Jacob (n° 1048) de la maison Gambier. Dans le turban, le début de l'inscription "Je suis le vrai Jacob". (Source: Henri Docquin, https://fr.wikipedia.org/wiki/Maison_Gambier)

Légende photo 3: une sculpture d'Antonio Lampecco, 1960. (Source: IPW et musée de la Céramique, Andenne, https://drive.google.com/drive/folders/0BwHEUdgErFxCNFNUSG93VHBXVGM)

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