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Pas de village sans l'église et la place

   "Quelques masures dominées par un clocher et une tour: cette image remplit l'existence de presque tous les gens du XIIIè siècle. Car presque tous sont des ruraux". A la lumière de ce constat de Léopold Genicot [1], il est heureux que l'historiographie, après avoir longtemps privilégié l'origine des villes, ait investi davantage celle des villages. Entourés par les terres cultivées, séparés les uns des autres par les landes, les étendues boisées et autres zones incultes (woestinen), nombre de ceux-ci doivent leur existence aux grands défrichements opérés du XIè siècle au début du XIVè.

   Comme toujours au Moyen Age, la plus grande diversité est de mise. Pendant que des communes arrachent, parfois contre monnaie sonnante et trébuchante, des chartes de franchises à l'autorité locale, d'autres sortent de terre à l'initiative de seigneurs laïcs ou ecclésiastiques, qui accordent spontanément des privilèges aux paysans pour que ceux-ci s'installent ou restent dans leurs domaines, contribuant à leur exploitation et empêchant qu'ils ne deviennent des no man's lands. Les "villes neuves" qui se multiplient alors sont en réalité des villages neufs.

   Ainsi les sols tourbeux du plat pays sont-ils aménagés d'une manière "exceptionnellement régulière", observe Hans Renes (Université d'Utrecht), qui s'est penché sur la genèse d'une série de localités situées pour la plupart dans l'actuelle province d'Utrecht [2] – à la même époque qui voit une région telle que celle du bien nommé Moere-Nieuwland (Gistel) être défrichée sur les Polders de la Côte belge, où l'exploitation de la tourbe commence au XIIè siècle. Dans le pays utrechtois, chaque fermier a reçu une parcelle de dimensions bien déterminées, au début de laquelle est érigée sa ferme. En résulte une petite agglomération longeant un chemin, une digue ou un cours d'eau. Lié par contrat au suzerain, son initiateur, explique l'historien géographe, "peut être considéré comme un promoteur immobilier avant la lettre, qui a préparé l'assèchement et la fondation du village, organisé l'évacuation des eaux et conclu des contrats avec les fermiers auxquels il vend ensuite les bandes de lotissement".

   Dans notre imaginaire collectif, le village ne se conçoit pas sans son église, sa place, parfois son château. L'arrivée de la paroisse en milieu rural peut être très tardive, à un moment où la communauté locale s'est déjà amplement développée. Mais l'étude de Hans Renes fait ressortir, dans beaucoup de cas, un autre modèle où le promoteur, disposant de droits de seigneurie sur la localité, se charge de la construction de la maison de Dieu, en prévoyant un espace pour la place publique, les bâtiments riverains, les équipements collectifs… Bref: un centre, anticipé et planifié. Au lieu d'une église polarisant une grande partie de l'habitat autour d'elle, on peut avoir ici affaire à son édification au milieu du site, à un certain stade de sa croissance et en un endroit prévu à cet effet.

   Benschop (aujourd'hui rattaché à la commune de Lopik) en offre un exemple probant. Sa plus ancienne église, érigée vers 1200 par les maîtres du lieu appartenant à la famille Van Amstel, a été pensée dès le début, avec une place qui la relie à leur maison. A Nijbroek (Voorst, province de Gueldre), sur une aire affermée en 1328 par le comte van Gelre, un espace a également été réservé d'emblée pour le lieu de culte, bâti peu après, et pour la place (brink). La même prévenance s'observe à Nederlangbroek (Wijk bij Duurstede), créé en 1126 sous la direction du chapitre cathédral (les chanoines) d'Utrecht, à Schalkwijk (Houten), qui lui est très comparable, ainsi qu'à Jutphaas (Nieuwegein) qui voit le jour au XIè siècle sous l'évêque Guillaume Ier de Ponte. Paroisse et agora vont de pair, inscrites dans l'intention initiale.

   La naissance peut cependant avoir lieu sans tenir compte d'un cœur villageois. C'est notamment le cas à Zijderveld (Vianen), structuré autour de la digue latérale de l'exploitation de tourbe. L'église vient néanmoins rapidement, suscitant de nouvelles constructions et une lente évolution vers un vrai noyau à l'époque contemporaine. Ailleurs, comme à Zegveld (Woerden), on se contente d'une placette rudimentaire, marquée par un élargissement du chemin près d'un pont. A Zuid-Polsbroek (Lopik), qui a plus d'un siècle quand son clocher est mentionné pour la première fois (en 1258), la zone ouverte est aussi petite, formée de manière irrégulière et sans nom spécifique, celui de "village" s'appliquant à l'ensemble des fermes (ce qui est aussi le cas à Benschop).

   Organisés ou plus improvisés, les lieux collectifs présentent en tout cas une grande constante à travers le temps. Entre le XIè et le XIVè siècle, ils paraissent largement coulés dans le même moule. Et tous ont peu ou prou l'âge d'un village voulu et conçu dès que les fermes ont commencé à s'y aligner.

P.V.

 

[1] Le XIIIè siècle européen (1968), nvelle éd., Paris, Presses universitaires de France (coll. "Nouvelle Clio. L'histoire et ses problèmes"), (1983), p. 71.

[2] "Kernen in de cope. Planmatige dorpscentra in middeleeuwse systematische veenontginningen", dans Tijdschrift voor Historische Geografie, 2e jaargang, 2, 2017, pp. 97-107, http://www.academia.edu/33737311/ (en libre accès). – Cfr aussi dans le présent blog, "Une planification urbaine au temps des cathédrales", 4 févr. 2017.

 

Légende photo: la plus ancienne église de Benschop, érigée vers 1200 par les maîtres du lieu appartenant à la famille Van Amstel, a été pensée dès le début. Ici, le village en 1744 vu par le dessinateur Jan de Beijer. (Source: Het Utrechts Archief, cat. n° 200428; n. 2, p. 104)

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