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Mgr Van Bommel, un catholique social face au communisme

PASBEL20171111.jpg    L'anniversaire ne pouvait passer inaperçu. Il y a ces jours-ci cent ans que la fraction bolchevique menée par Lénine s'empara du pouvoir en Russie. Le régime qui en résulta allait compter un certain nombre de réalisations sociales et culturelles à son actif. Mais au caractère totalitaire et oppresseur du "socialisme réel" ainsi qu'à ses piètres performances économiques allait s'ajouter un coût humain sans précédent: il serait proche des cent millions de morts, hors des guerres civiles et étrangères, pour l'ensemble des pays où s'imposa l'idéologie marxiste-léniniste, selon le Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997).

   Près de 70 ans avant l'événement de 1917, en février 1848, le spectre "hantait" déjà l'Europe, aux dires de Marx et Engels qui signaient alors le Manifeste du parti communiste. Fait remarquable: le même mois, le 18 exactement, l'évêque de Liège Mgr Corneille Van Bommel publiait un mandement, destiné à être lu en chaire, où il évoquait la "grande catastrophe" que constituerait la mise en œuvre des "doctrines empoisonnées du communisme", appelant les fidèles à leurs devoirs "à l'approche des dangers qui menacent la religion et la société". Philippe Dieudonné (Université de Liège) s'est livré à une recherche, notamment dans les Archives de l'évêché, sur cet écrit, sa genèse et son contexte [1]. Il en ressort que si le prélat ne pouvait imaginer l'ampleur des tragédies du XXè siècle et si les contre-feux qu'il préconisait, considérés rétrospectivement, n'étaient guère à la hauteur du défi, il ne manqua cependant pas de clairvoyance sur bien des points.

   Le moment de la sortie épiscopale, comme de celle du duo des théoriciens du matérialisme historique, n'est évidemment pas fortuit. De l'étranger proviennent alors de nombreux échos des agitations et des mobilisations populaires en cours, qui s'avéreront de grande ampleur. On est à l'aube du "Printemps des peuples" qui emportera le trône de Louis-Philippe en France, dès le 24 février, et en fera vaciller bien d'autres en Europe. Les révolutions se veulent généralement libérales, mais des éléments d'extrême gauche – en termes actuels – y sont également à l'œuvre. Ils se font entendre en Belgique, même si celle-ci ne sera pas déstabilisée par la tempête. Ainsi de nombreux Liégeois ont-ils l'occasion, du 13 au 17 février à la Société d'émulation, d'aller écouter Victor Considérant vanter les vertus du socialisme fouriériste. Et des représentants liégeois de la Ligue des communistes se révèlent actifs au sein de la Société républicaine ou de la loge La Parfaite intelligence. C'est aussi en Cité ardente qu'est publié le Catéchisme du prolétaire de l'avocat Victor Tedesco, ami de Karl Marx.

   Le successeur de saint Lambert – en fonction de 1829 jusqu'à sa mort en 1852 – a aussi de qui tenir. Le pape Pie IX, dans l'encyclique Qui pluribus du 9 novembre 1846, a lui-même dénoncé "cette exécrable doctrine destructrice même du droit naturel et qu'on appelle le communisme" (20è alinéa). Plus récemment, l'évêque de Langres Jean-Louis Parisis, que Van Bommel connaît bien, a prôné en réponse à la menace la liberté de l'enseignement religieux, seul capable de réfréner chez les hommes le "désir infini du bien d'autrui". Le mandement de 1848 s'inscrit dans la même ligne de pensée. Son auteur y décrit "une secte d'hommes pervers" qui s'efforcent de "miner dans ses bases" la société européenne, "en s'attaquant à toute supériorité, à tout pouvoir, surtout au pouvoir divin de l'Eglise". Et d'annoncer qu'ils arboreront bientôt "le drapeau de l'anarchie, du despotisme et de la persécution". Le pontife se souvient, de toute évidence, de la répression endurée par le clergé réfractaire sous la Révolution française. "Ne faudra-t-il pas de nouveau construire des murs, des cachettes ?", se demandera-t-il dans une lettre adressée à son cousin deux ans plus tard.

   Quant aux origines du mal, la propension des classes élevées libérales à prôner "l'exagération du pouvoir civil" au détriment de la religion est épinglée sans surprise. Mais les drames sociaux du temps ne sont pas pour autant oubliés ou sous-estimés. Bien avant que les séismes de 48 ne réveillent cette "peur des bien-pensants" que fustigera Bernanos, l'évêque de l'ex-principauté a pris la mesure du paupérisme et de la responsabilité des "industriels matérialistes" qui ont réduit "la condition des ouvriers au-dessous de celle des esclaves" (sermon du premier dimanche de l'Avent 1835). S'il s'exprime souvent dans un langage daté, paternaliste, où la "populace" est opposée à la "classe cultivée", c'est avec des accents dignes du prophète Amos qu'il s'en prend aux "hommes cupides", "hommes d'argent", vivant "de rapines et de fraudes" (Noël 1837). L'action caritative de la Société Saint-Vincent-de-Paul a reçu son soutien tout comme celle de l'Association (plus tard Archiconfrérie) de la Sainte-Famille, dirigée en commun par des bourgeois et des ouvriers. Il y est allé aussi d'une partie de ses propres deniers, distribués à des fins charitables.

   Ces positions et attitudes ne sont nullement isolées au sein du monde catholique. Le député et ministre d'Etat Félix de Mérode n'est qu'à leur unisson quand, en janvier 1848 à la tribune de Chambre, il évoque "le développement du paupérisme par l'industrie". Quoi qu'on puisse encore lire sous la plume de maints vulgarisateurs, l'Eglise n'a pas attendu l'encyclique Rerum novarum (1891) pour prendre la question ouvrière à bras-le-corps. "Ressassé par nombre d'auteurs, constate Philippe Dieudonné, le thème d'une inévitable solidarité de classe entre le haut clergé et la bourgeoisie du XIXè siècle apparaît simpliste et peu fondé".

   Dans le cas particulier de Corneille Van Bommel, l'historien met en lumière l'influence de Lamennais. Encore jeune abbé, le futur monseigneur avait été cotraducteur en néerlandais de l'Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817). Il a aussi pu lire les interrogations de l'écrivain et penseur français sur les Progrès de la Révolution et de la guerre contre l'Eglise (1829), ouvrage dans lequel il constatait, en des termes quasi prémarxiens, qu'"une insurmontable barrière s'élève entre le pauvre et le riche, et divise le genre humain en deux classes qui n'ont de commun qu'une haine mutuelle, ceux qui jouissent et ceux qui souffrent".  

   Ajoutant une pièce au dossier, nous noterons que l'ascendant de l'auteur des Paroles d'un croyant dans nos régions s'est exercé, pour l'essentiel, avant sa rupture avec Rome et sur le terrain du combat de l'opposition au régime hollandais contre la soumission de l'Eglise et de l'enseignement au joug de l'Etat. Il est beaucoup moins courant de le voir cité pour sa critique de la fracture sociale. Selon le témoignage d'Etienne Constantin de Gerlache, qui fut président du Congrès national et chef du premier gouvernement de la Belgique indépendante, "il occupait une haute position dans l'empire des intelligences qu'il secouait fortement", mais il ne fut pas suivi dans sa chute, quand "le souffle divin s'est retiré de lui et son orgueil l'a précipité" [2]. On relèvera par ailleurs que la condamnation des fauteurs de misère va de pair, chez Mgr Van Bommel, avec celle de "ce siècle de matière, de plaisir et de machines", qu'il oppose à un Ancien Régime et à une ruralité magnifiés. La présente étude confirme sur ce point les travaux d'un Karel Van Isacker sur la filiation du catholicisme social au milieu ultramontain, "papiste" et critique de la modernité, bien davantage qu'au milieu catholique libéral qui domine la droite parlementaire [3].

   Au mandement épiscopal et aux autres enseignements signés du même manque cependant la définition d'une stratégie réformatrice. Les voies législatives d'amélioration de la condition ouvrière ne sont pas explorées. La réponse doit venir du devoir d'altruisme des uns et de non-convoitise des autres, transmis et cultivés par l'éducation et l'associationnisme chrétiens. On dirait de nos jours que l'espoir est placé dans un changement de mentalités plutôt que de structures. Il est aisé de trouver des voix ecclésiales plus audacieuses, même à l'époque… Mais peut-être Van Bommel a-t-il délibérément cantonné son propos à l'ordre spirituel et moral, parce qu'il est celui où se situe la mission spécifique d'un évêque.

P.V.

 

[1] "Corneille Van Bommel et le communisme", communication à la Société d'art et d'histoire du diocèse de Liège, 11 oct. 2017. L'étude est pour l'heure inédite, mais une copie via courrier électronique peut être demandée à l'auteur, philippe.dieudonne@gmail.com. – A noter qu'on doit également à celui-ci un livre consacré à la carrière et à la pensée de l'évêque de Liège, Corneille Van Bommel (Leyde, 1790 – Liège, 1852). Prêtre enseignant, écrivain militant, évêque missionnaire, préface de Mgr Jean-Pierre Delville, Liège, Société d'art et d'histoire du diocèse de Liège, 2015, 120 pp. Nous en avons rendu compte dans La Libre Belgique – Gazette de Liége du 29 janv. 2016.

[2] Histoire du royaume des Pays-Bas, depuis 1814 jusqu'en 1830…, t. 2 (1839), 2è éd., Bruxelles, M. Hayez, 1842, p. 2.

[3] Werkelijk en wettelijk land. De katholieke opinie tegenover de rechterzijde 1863-1884, Antwerpen-Brussel-Gent-Leuven, Standaard-Boekhandel, 1955.

 

Légende photo: d'origine hollandaise, Mgr Corneille Van Bommel, en fonction de 1829 à 1852, fut le premier évêque de Liège de la Belgique indépendante. (Source: Archives de l'évêché de Liège)

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