Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

Pourquoi les Campinois sont si débrouillards

   L'opinion est quasi générale chez les archéologues, les géologues et les historiens: la Campine a été la proie des sables, à la fin du Moyen Age, à cause de la forte densité de sa population, celle-ci faisant reculer les bois et les couches végétales qui protégeaient le sol de l'amoncellement des apports éoliens. Cette thèse écologico-malthusienne est pourtant battue en brèche aujourd'hui par Maïka De Keyzer (Université d'Utrecht): de sa recherche ressort que c'est, tout au contraire, quand la pression sur l'environnement fut la plus forte que le défi sableux a été le mieux managé [1]. Un débat qui peut éveiller bien des résonances en notre temps…

   C'est au cours du dernier âge glaciaire que s'est assablée la région qui s'étend dans le nord des provinces d'Anvers et de Limbourg ainsi que dans le sud du Brabant-Septentrional hollandais. La contrée, où s'élèvent par endroits de véritables dunes continentales, serait restée globalement stable, selon la conception courante, jusqu'aux dégradations des forêts et de la lande liées à l'extension des surfaces agricoles et au développement des routes à partir de la fin du XIVè siècle. Sur la couche de quartz du sol découvert, le sable se serait accumulé, aidé par un climat assez sec ainsi que par les effets des pâturages et des apports de couches fertilisantes.

   Si des conclusions bien différentes émergent de nos jours, c'est entre autres grâce aux nouvelles techniques de datation des dépôts minéraux, notamment la luminescence stimulée optiquement (LSO). Elles ont permis d'établir que les apports de sable, continuels, furent plus importants à certaines époques qu'à d'autres. "Pour la Campine, explique la chercheuse, contre toute attente, ces pics n'ont pas été situés dans les périodes de plus haute densité de population, d'activité commerciale et d'exploitation intensive de la terre, entre le XIVè et le XVIè siècle". Bien auparavant, malgré une présence humaine nettement moindre, les hameaux du haut Moyen Age, les établissements romains et même les communautés de la fin du néolithique (autour de 3000 av. J-C) ont connu des ensablements dévastateurs. Les espaces ouverts créés par la culture et l'élevage peuvent être incriminés, en dépit de leurs étendues modestes, avant tout parce que les contemporains n'ont pas cherché ou trouvé de solution pour faire face au phénomène. Des fouilles menées dans un site de Pulle (Zandhoven) montrent que celui-ci fut sans doute abandonné au Xè siècle après une courte période de recouvrement de ses habitations et de ses parcelles arables non protégées. Le même processus a été constaté aux Pays-Bas dans le Kootwijkerzand (Veluwe).

   En quoi les conditions se sont-elles transformées à la fin des temps médiévaux ? Les données archéologiques, recueillies notamment à Dessel, Lille et Vosselaar (province d'Anvers), révèlent un processus non plus rapide et brutal mais lent et graduel, entre 1400 et le XVIIè siècle. Rien n'indique que des villages aient été détruits ou se soient dépeuplés. Vivant dans une "région à risques", les Campinois se sont adaptés à un problème dont le retour était prévisible. Et ils ont su l'empêcher de tourner au désastre. Ils ont développé, entre le XIIè et le XIVè siècle, ce que Maïka De Keyzer appelle "une subculture de la débrouillardise"… qui n'est pas sans nous rappeler la théorie du "défi-réponse" chère à Arnold Toynbee. La mémoire y a joué un grand rôle: "Ayant tiré les leçons des premiers amoncellements rapides et irréversibles du haut Moyen Age, les communautés de la Campine du bas Moyen Age ont adapté leurs pratiques agricoles et leur infrastructure. Sachant que découvrir la couverture sableuse pouvait enclencher le processus d'amoncellement, elles ont abandonné la stratégie du travail sur de grands champs ouverts, de déforestation croissante et de dénuement des terres en friche. En lieu et place, un type de paysage de bocage a été créé par l'introduction de haies et de barrières en bois, pratiquement autour de chaque parcelle de terre arable". Une partie du sable passait certes à travers les mailles du filet, mais il n'entraînait pas de perturbations systémiques parce qu'il était labouré avec les couches fertiles, ainsi que des fouilles actuelles ont permis de le constater. Pour les terres communes, la stratégie a consisté à planter des arbres, des buissons et des bosquets dans les dunes et les zones fragiles. Celles-ci étaient situées le plus loin possible des bourgades et des espaces cultivés.

   A partir du XIVè siècle, dans presque tous les villages, l'obligation a été faite aux habitants de participer aux plantations et à leur entretien. Dans la communauté de Retie, deux hommes étaient désignés pour assurer la responsabilité des mesures de protection contre le sable. Et une fois par an, tous les membres étaient requis afin d'accomplir les travaux nécessaires notamment au maintien des espaces boisés communs. Le règlement de Ravels (et du hameau d'Eel qui en fait aujourd'hui partie) stipulait que "le bois, nécessaire pour arrêter le sable, devra être remis en état par chacun sous peine d'une amende de six stuivers" (monnaie d'époque). Les couvertures de bruyère ou de tourbe étaient protégées par des limitations du droit de prélèvement en quantité ou dans le temps. A Westerlo, l'usage de la faux était interdit. A Arendonk, le règlement précisait que "personne ne creusera dans la tourbe des communs, à moins que les surveillants n'aient été appelés à cette fin et n'aient indiqué un lieu". Même les aides prodiguées aux familles pauvres ont joué un rôle dans la prévention, celles-ci étant dès lors moins tentées d'aller puiser dans la campagne. "La Campine a fait preuve d'une extraordinaire inclusion, relève l'historienne, de sorte que toutes les couches sociales d'un village avaient la garantie d'accès aux communs et comptaient sur eux pour les cultures de subsistance comme pour les possibilités de commerce".

   Cette économie morale, qu'on appellerait de nos jours durable, conçue dans l'intérêt à long terme de tous, des petits paysans aux seigneurs, aux abbayes et au duc de Brabant, a également conduit aux choix adaptés de l'élevage des moutons, facilement nourris, et de cultures diversifiées. L'ensemble a reposé sur un équilibre entre propriété privée et propriété collective, avec les droits qui leur étaient attachés, le fermage transmissible par succession (cijnsgoed) étant la forme la plus répandue, impliquant le plus naturellement l'attention aux générations futures. Un contrôle à la fois individuel et social prémunissait contre la tentation de surexploiter ses propres lopins ou les biens communaux à des fins lucratives. Un profit pouvait certes être retiré de la vente de laine ou d'ovidés, mais sans dépendance envers les fluctuations du marché, comme en témoigne la dimension limitée des troupeaux.

   Les données campinoises sont globalement transposables à bon nombre d'autres régions. A partir de la fin du Moyen Age, toutefois, le modèle a subi de sérieuses lézardes dans certaines d'entre elles. Ce fut notamment le cas à la Côte belge ainsi qu'au Norfolk et au Suffolk britanniques, inclus dans cette "ceinture du sable" qui s'étend jusqu'en Russie en passant par le nord de l'Allemagne et la Pologne. Des deux côtés de la mer du Nord se sont fait sentir les effets délétères du phénomène d'accaparement des terres par des nobles souvent absents et qui, faute de contact avec le terrain, n'ont plus été sensibles qu'à son rendement à court terme. La dégradation a suivi, progressive mais inéluctable. Les chartes, ordonnances et règles édictées par le comte de Flandre pour la gestion des fragiles dunes côtières sont restées sans effet. La décision est passée des petits exploitants conscients des risques environnementaux aux investisseurs attentifs aux seuls bénéfices. Atteintes dans leur couverture végétale, les dunes se sont carrément aplanies à Ostende. Les éléments n'ont pas tardé à s'engouffrer dans la brèche: les travaux de Tim Soens (Université d'Anvers) montrent ainsi que le nombre des inondations dans la plaine maritime flamande a connu une forte croissance à partir du XIVè siècle par rapport aux XIIè et XIIIè. En 1334 et en 1404, les eaux ont balayé des villages entiers, des champs et des polders jusqu'à quinze kilomètres à l'intérieur des terres. D'autres localités ont été ensablées parce qu'elles n'étaient plus protégées par les anciennes dunes.

   La Campine, elle, allait tenir bon jusqu'au XVIIIè siècle, démontrant que s'il n'est richesse que d'hommes, comme le professait Jean Bodin, l'adage vaut aussi pour le patrimoine naturel, à condition que les hommes le veuillent.

P.V.

 

[1] "All we are is dust in the wind. The social causes of a “subculture of coping” in the late medieval coversand belt", dans Journal for the History of Environment and Society, vol. I, 2016, pp. 1-35, https://doi.org/10.1484/J.JHES.5.110827 (en libre accès).

 

Légende photo: la Campine d'après une estampe scolaire de Fernand Toussaint (début du XXè siècle). (Source: https://belgeo.revues.org/10178)

Les commentaires sont fermés.