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La nostalgie des grands Pays-Bas

   Du soutien à l'installation de John Cockerill en bord de Meuse à la fondation des Universités de Gand et de Liège, sans parler de la refondation de Louvain sous statut public, les bicentenaires célébrés en 2017 remettent en relief le rôle joué par Guillaume Ier d'Orange-Nassau dans nos contrées après que le congrès de Vienne l'y avait appelé à régner. Il y a 80 ans déjà, Robert Demoulin dressait un vaste bilan de l'action du Souverain en faveur de la transformation économique des provinces belges [1]. L'historiographie, naturellement plus encline à rechercher les griefs qui expliquent la Révolution de 1830, fit longtemps peu de cas de cette dimension. Elle ignora ou minimisa tout autant, pour les mêmes raisons, l'existence et la persistance en Belgique d'un courant opposé à la scission du Royaume-Uni des Pays-Bas. Il aura fallu, pour que soit prise toute la mesure de cet orangisme belge, l'étude volumineuse que lui a consacrée récemment Els Witte, professeur émérite de la Vrije Universiteit Brussel [2].

   Sur base de différents indices, l'historienne estime à plusieurs milliers le nombre de "militants, adeptes et sympathisants actifs" (p. 313) du maintien de l'union, chiffre nullement négligeable en un temps où quelque 30.000 électeurs seulement ont désigné les membres du Congrès national. En prenant en compte la masse des convaincus non engagés, la majorité de l'élite sudiste peut être considérée comme antirévolutionnaire.

   Bien au-delà du personnel politique et administratif du régime déchu, qui a été mis à l'écart, le gros du contingent est fourni par des représentants des milieux d'affaires, de l'aristocratie légitimiste, des professions libérales, de l'intelligentsia. Et les mois passant, le désenchantement lié aux effets négatifs de l'indépendance pour la vie économique fait gagner de nouveaux adhérents à la cause orangiste, notamment dans les classes moyenne et ouvrière, dans le corps des officiers et même parmi les fonctionnaires du nouveau pouvoir. La tentative de coup d'Etat de mars 1831 et la campagne des dix jours, l'été suivant, sont marquées par de nombreuses défections dans les rangs belges. En 1839 encore, pour marcher contre le gouvernement et Léopold Ier, les opposants comptent sur des groupes dont les sentiments sont connus: "A Gand, ce sont les ouvriers des fabriques textiles appartenant à des industriels sympathisants et, à Liège, les bateliers et les haleurs" (p. 366).

   A l'opposé de la représentation courante, le professeur Witte ne relève que peu de connexions avec le mouvement flamand encore embryonnaire. "Les principaux centres orangistes sont répartis entre la Flandre, Bruxelles et la Wallonie, écrit-elle. Le mouvement est d'ailleurs principalement francophone" (p. 556), à l'instar des catégories supérieures elles-mêmes, quelle que soit la région. En nombre de fidèles aux Orange-Nassau, Liège n'a rien à envier à Anvers et si le noyau le plus puissant se trouve à Gand, on voit se former à Marche et à Charleroi des corps de volontaires qui n'ont pas d'équivalent en Flandre. Au plan idéologique, le même constat d'hétérogénéité s'impose. Ceux qu'unit le désir de rétablir le "Royaume perdu" peuvent diverger radicalement quant à la manière d'organiser de la société. "Des caractéristiques propres à la pensée contre-révolutionnaire et légitimiste classique sont confrontées à des éléments de la pensée libérale progressiste" (p. 420). Le juriste Pierre-Théodore Verhaegen et l'enseignant Auguste Baron, qui jetteront les bases de l'Université libre de Bruxelles en 1834, craignent "une hégémonie du clergé, que les révolutionnaires locaux ont accepté en guise d'allié" (cité p. 284). Mais ils ne donnent pas le ton dans les loges maçonniques. Et si la majorité des anti-1830 est libérale, les catholiques n'en constituent pas moins un groupe important, crossé par l'archevêque et les évêques certes, mais soutenu par le Saint-Siège. Els Witte ne développe pas cet aspect, mais bien des conceptions dénoncées dans l'encyclique Mirari vos (1832), contre Lamennais surtout, peuvent s'appliquer à la Constitution belge, même si celle-ci n'est pas explicitement visée. La présente étude révèle par ailleurs que les membres du clergé qui avaient accepté la politique religieuse du roi Guillaume sont plus nombreux qu'estimé jusqu'à présent. Aux archives de la maison royale à La Haye se trouve, parmi bien d'autres témoignages, cette lettre de condoléances adressée par le curé namurois Delvaux le 22 décembre 1843, quelques jours après le décès de Guillaume Ier: "Jamais, y lit-on, la nation reconnaissante sur laquelle Guillaume Ier a gouverné n'oubliera que c'est lui qui l'a placée au rang qu'elle occupait autrefois, que c'est lui qui créa l'industrie, qui fit refleurir le commerce à qui il ouvrit un océan sans rivages, qui fit régner les arts, qui perfectionna les lois et qui organisa l'administration du pays" (hors-texte, 23è p.).

PASBEL20171013a.jpg   S'il bénéficie de soutiens financiers secrets de la Couronne hollandaise et s'il sait s'organiser, se structurant en réseaux locaux coordonnés par une Association nationale que dirige l'ex-ministre louvaniste Pierre Louis Van Gobbelschroy, le mouvement est confronté à des adversaires qui ne lésinent pas sur les moyens. En 1830-1831 et plus sporadiquement dans les années suivantes, la répression populaire autorisée, voire encadrée, peut aller jusqu'au pillage ou à la destruction d'habitations, de magasins, d'usines, de sièges de journaux… et même à quelques lynchages. On est certes très loin des heures sombres de la Convention en France, mais l'image de "révolution d'opérette" souvent véhiculée à propos de l'indépendance belge a conduit à occulter les épisodes violents et les pratiques d'épuration ici relatés. "La plus vile canaille, l'écume de l'espèce humaine est maintenant armée, écrivent deux loyalistes gantois au prince d'Orange le 14 avril 1831 […]. Ce sont des tigres que l'on tient en réserve pour les lancer quand et contre qui on voudra" (cité p. 228). Nombre de partisans du Royaume-Uni payent leur engagement de leur carrière, de leurs biens et, dans plus d'un cas, de leur vie. Au mieux, les fonctionnaires, magistrats, professeurs… indésirables sont déplacés ou mis à la retraite pour faire place à des hommes liges du nouveau gouvernement. Mais les ci-devant qui se sont trop mouillés n'ont pas cette chance: ils sont privés de ressources. A beaucoup ne restent plus que les chemins de l'exil, notamment au Nord où l'intégration se révélera souvent problématique. D'autres se rallient à la Belgique, au moins dans les apparences, ou se replient dans une nostalgie silencieuse.

PASBEL20171013b.jpg   D'autres revers vont condamner l'orangisme à un lent déclin. La presse qui s'en réclame est réduite au silence. Une loi votée en 1834 punit toute manifestation pronéerlandaise. A partir de 1836, l'obligation est faite aux mandataires élus de prêter un serment réaffirmant l'exclusion des Nassau. Dans le même temps, Guillaume Ier se heurte, dans ses tentatives de restauration, à l'opposition de ses propres cercles dirigeants de plus en plus sceptiques. Après l'intronisation de son successeur Guillaume II en octobre 1840, la perspective s'éloigne encore davantage. Peu auparavant, la ratification du traité des Vingt-Quatre-Articles, à la mi-1839, a accru le nombre d'orangistes rentrant dans les rangs belges. Le soutien matériel royal aux opposants n'ira plus que diminuant. Le coup de grâce est donné par les révolutions de 1848 en ce qu'elles apportent la preuve que le jeune royaume de Belgique est solide, alors que nombre de trônes, dont celui des Pays-Bas, ont été mis en péril. Ce n'est pas un hasard si Léopold Ier et Guillaume II scellent alors leur "rapprochement cordial".

   "Je rêve toujours de mon beau royaume", écrit pourtant, fin 1848, l'avocat, journaliste et franc-maçon namurois V. Marchot au Liégeois Henri Grégoire, principal agent de liaison entre les orangistes et La Haye (cité p. 548). Longtemps après que se seront éteints ceux qui ont combattu, portés par leur foi dans le principe de légitimité ou dans l'essor économique, la grande Néerlande continuera d'en faire rêver plus d'un, mais c'est une autre histoire…

P.V.

 

[1] Liége, Université (Bibliothèque de la faculté de philosophie et lettres, fasc. 80), 1938.

[2] Le Royaume perdu. Les orangistes belges contre la révolution 1828-1850 (2014), trad. du néerlandais, Bruxelles, Samsa, 2016, 663 pp.

 

Légende photo 1: l'ex-ministre louvaniste Pierre Louis Van Gobbelschroy dirige l'Association nationale orangiste qui coordonne les différents réseaux locaux (Source: portrait de Willem Bartel van der Kooi, Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles; n. 2)

Légende photo 2: destruction de la maison d'édition de journaux Libry Bagnano à Bruxelles. (Source: Rijksmuseum, Amsterdam; n. 2)

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