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Un prince du XIIè siècle en Amérique ? Ce n'était pas qu'un rêve…

PASBEL20170930a.jpg   Dans le catalogue des sessions de formation proposées aux enseignants par l'Associatie KULeuven, l'une est intitulée "Madoc et la poésie du non-sens au Moyen Âge". Il s'agit d'amener les élèves à déchiffrer une partie d'un manuscrit fragmentaire du XIVè siècle, découvert fortuitement par le professeur Remco Sleiderink dans les archives publiques malinoises. Objectifs didactiques: apprendre comment on faisait des livres avant l'imprimerie, se servir des outils d'aide à d'exploitation des sources anciennes et aussi identifier "les ambiguïtés érotiques et les allusions politiques dans le poème" [1].

   Quel est donc le document qui peut alimenter de si palpitants cours d'histoire ou de langue ? Celui qui l'a mis au jour, spécialiste de la littérature en vieux et moyen néerlandais à l'alma mater louvaniste (Campus Brussel), en a fourni quelques clés dans la livraison estivale de la revue d'études médiévales qui porte justement le nom de Madoc [2]. Accompagné de Herman Mulder (Bibliothèque royale), il a trouvé le filon caché dans la masse des livres de comptes de la Ville de Malines. Y figurait un récit en vers de 1335 présentant des similitudes manifestes avec le très satirique Van den Vos Reynaerde de Willem (XIIIè siècle), adaptation libre du Roman de Renart. Parmi d'autres traits communs, l'auteur s'y moque de la comtesse Mathilde d'Artois qui menait en France un combat vigoureux pour la place des femmes dans les lois de succession.

   Etait-ce là l'occasion de faire remonter en surface le Madoc qu'aurait écrit le même Willem (Willem "die Madocke maecte", précise sa signature) ? Il s'agit dans ce cas du récit de voyage d'un prince gallois qui aurait, après les Scandinaves mais avant Colomb, traversé l'Atlantique et jeté les fondements d'une colonie en Floride ou en Alabama au XIIè siècle. Si le père attribué à Owain Madoc a bien existé – il régna sur la principauté de Gwynedd, une des plus importantes du pays de Galles –, les avis sont en revanche plus que partagés sur le fils! Le premier écrivain à l'évoquer est tardif: il s'agit de George Peckham, dans son True Report of de Late Discoveries… publié en 1583, à point nommé pour légitimer les ambitions anglaises sur le Nouveau Monde. Au début du XIXè siècle, l'épopée supposée inspirera au romantique Robert Southey deux volumes hautement lyriques. Au XXè, l'Irlandais Paul Muldoon et d'autres encore prendront le relais. Mais hors de la fiction, même si l'histoire garde ses "croyants", les sources qui permettraient de la valider ont jusqu'ici fait défaut.  

PASBEL20170930b.jpg   Pas d'illusion du reste: le texte exhumé à Malines n'est pas le Reis van Madoc médiéval. La datation déjà s'y oppose. En revanche, il appartient bien au même genre: "Un texte, observe le professeur Sleiderink, dans lequel un je-narrateur décrit en passant du coq à l'âne des choses apparemment incroyables qui ont défilé dans son esprit". Les animaux parlent, une quenouille s'angoisse, une cruche fait montre d'impiété…: rien n'est trop incroyable. Et pourtant, que le lecteur ou l'auditeur y soient ou non invités, c'est au-delà du premier degré qu'il faut chercher la signification de l'œuvre. La dérision peut d'ailleurs affleurer: ainsi quand sur le trône est assis non pas un souverain (vorst) mais une grenouille (vorsch). Le patrimoine littéraire comporte bien d'autres exemples du procédé comme celui des fragments de Frenesie, arrivés jusqu'à nous dans un manuscrit contenant également des versions du Roman de la rose et de celui de Cassamus (abrégé). Les propos les plus irrévérencieux y sortent de la bouche d'un personnage qui a toutes les apparences d'un fou ou d'un pochard. Ainsi le chercheur dégage-t-il "une source d'inspiration commune": "Le Madoc de Willem doit, dans ce cas, avoir été aussi un poème (pas un roman) satirique, dans lequel une critique corrosive de son temps est exprimée par un je-narrateur (Madoc) qui lève le voile sur son rêve et est pris du coup pour un sot halluciné".

   Il faut aller au-delà de la lettre pour passer du non-sens au sens. L'idée du "rêve de Madoc" constitue ce que la tradition semble avoir surtout retenu du récit initial perdu. Dans le Testament rhetoricael d'Eduard de Dene (1562), qu'évoque une de nos précédentes chroniques (18/6/2017), il est question du "Madocs hol" ("l'antre de Madoc") où se déroulent toutes sortes de scènes d'animaux parlants. On est clairement dans le domaine du voyage et du monde imaginaires. Mais les hommes ont-ils jamais cessé, depuis des temps immémoriaux, de chercher à interpréter les rêves et les visions ?

P.V.

 

[1] http://www.doemijmaarwetenschap.be/activiteiten/madoc-en-de-middeleeuwse-nonsenspoezie.

[2] Remco SLEIDERINK, "Dromen van Madoc", dans Madoc. Tijdschrift over de Middeleewen, jaargang 31, n°1, 2017, pp. 28-31. https://www.verloren.nl/tijdschriften/madoc, Drift 6, 3512 BS Utrecht, Nederland.

 

Légende photo 1: Van den Vos Reynaerde, le héros de "Willem die Madocke maecte", a son monument à Hulst (Pays-Bas, Zélande). (Source: Vitaly Volkov, https://ru.wikipedia.org/wiki/%D0%A0%D0%BE%D0%BC%D0%B0%D0%BD)

Légende photo 2: les fragments du manuscrit malinois étaient cachés dans la masse des livres de comptes de la Ville. (Source: n. 2)

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