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Le prix des grains, ce cher souci

   Ce n'est pas pour rien que le mot blé, dans le langage populaire, est synonyme d'argent. L'attention portée par les pouvoirs publics au prix des céréales, même au temps du libéralisme économique effréné, trouve sa concrétisation dans les mercuriales (de Mercure, dieu des commerçants) dont Wouter Ronsijn (Université de Gand) et Laurent Herment (CNRS) ont retracé l'évolution de la fin du XVIIIè siècle à la veille de la Première Guerre mondiale [1]. Les mercuriales sont des tableaux où sont consignés les cours et les quantités de produits ici agricoles, dont les plus importants en Belgique, pendant la plus grande partie de cette période, sont le seigle suivi du froment et de l'avoine. C'est un truisme de dire qu'ils connaissent des hauts et des bas. Le prix du froment autour de 1815, par exemple, est jusqu'à 3,5 fois plus élevé que son prix une dizaine d'années plus tard.

   L'enjeu pour les autorités est notamment d'être alertées de ces mouvements et aussi de disposer d'une base pour fixer et contrôler droits et taxes. De l'examen peuvent résulter des décisions visant à restreindre ou prohiber les importations ou les exportations afin de protéger respectivement les producteurs ou les consommateurs, selon les contextes. C'est ce qu'on appelle l'échelle mobile, appliquée en Belgique entre 1834 et le milieu du siècle. Plus tard, la protection du pouvoir d'achat prendra la forme de l'indexation des salaires sur les prix de détail. Il faudra s'enquérir de ces derniers et ne plus s'en tenir aux prix de gros (payés au producteur).

   Dès avant le régime français, un enregistrement des paiements existe dans nos Pays-Bas habsbourgeois, les données étant récoltées par le Conseil des finances, un organe du gouvernement général, mais on est loin du système coordonné, centralisé et uniformisé qui s'impose après l'annexion à la République (1795). Les difficultés d'approvisionnement y ont boosté le besoin d'information. Dans chaque municipalité où se tient un marché, un officier public doit noter les arrivages de grains et leurs prix de vente. Les mercuriales contemporaines naissent de la peur de la pénurie. Le royaume uni des Pays-Bas conserve le dispositif qui n'est modifié qu'après l'indépendance belge, par un décret de 1857. A la différence du système en vigueur outre-Quiévrain, les relevés en provenance des places de marché ne transitent désormais plus par les provinces, héritières des départements, mais prennent directement la route du ministère ad hoc.

   La mise en œuvre pose cependant quantité de questions pratiques qui, parfois, confinent au casse-tête pur et simple. On ne s'étonnera pas du constat des deux historiens selon lequel, "en dépit des efforts pour collecter des données fiables, les mercuriales étaient fréquemment contestées. [...] Outre l'administration, les particuliers, eux aussi, exprimaient fréquemment leurs doutes sur la qualité des mercuriales".

PASBEL20170924a.jpg   Les difficultés commencent dès le choix des marchés à inspecter. Il sera question tantôt des principaux pour divers produits agricoles (environ 44), tantôt de ceux qui reçoivent pour le seigle et le blé le statut de "marché régulateur" afin d'établir l'échelle mobile (après 1834, les neuf chefs-lieux de province sauf pour le Brabant représenté par Louvain; en 1857, 31 marchés; plusieurs révisions par la suite) PASBEL20170924b.jpgou même quand ladite échelle est abolie (entre 1850 et 1857, 34 marchés jugés importants).

   L'échantillon de localités une fois établi, à qui confier la tâche de rendre compte des transactions ? Ici, aucune règle même tacite. D'une enquête menée en 1845, il ressort qu'à Namur, ce sont les mesureurs de grains, à Bruges et Hasselt des employés, à Louvain une commission de négociants et industriels nommés par la chambre de commerce, à Bruxelles, les acheteurs et vendeurs eux-mêmes sur des bulletins remis à des employés, à Gand un trio composé d'un ancien boulanger, du doyen des mesureurs et du commissaire de police…

   Comment calculer les moyennes ? Assez logiquement en pondérant les prix par les quantités vendues. Mais les instructions en la matière ne sont pas toujours suivies, tant s'en faut. Et des dilemmes se présentent comme à Saint-Nicolas-Waes où boulangers et employés, en 1843, s'attrapent sur le point de savoir s'il faut ou non faire entrer dans les calculs les grains destinés aux amidonneries, qui sont sans incidence sur le prix (et la taxe) du pain. L'établissement des moyennes régionales ou nationales à partir des locales impose lui aussi des pondérations selon les quantités échangées, afin d'éviter que des petits marchés se voient conférer un poids disproportionné.  

   Mais nouveau hic: comment prendre en compte les échanges qui s'opèrent sur échantillon, sans passer par le marché ? Les réponses varient selon les périodes: ceux-ci sont parfois ignorés, parfois non, mais dans ce dernier cas, il n'est pas toujours aisé ou possible de connaître les volumes concernés. Un problème d'autant plus épineux qu'au cours du XIXè siècle, l'importance des transactions hors marché va aller croissant. Et avec elle le risque de sous-information… "L'administration était consciente que les prix qu'elle transmettait au ministère n'étaient plus fiables", observent Wouter Ronsijn et Laurent Herment. En 1910, les principaux marchés auront cédé la place à des bourses aux grains réunies "dans des bâtiments publics, des cafés ou des églises désaffectées". Comment surmonter ? En 1879, le ministre de l'Intérieur enjoint à Gand et Termonde de se renseigner auprès des particuliers, mais cette instruction est l'exception. Ailleurs, on procède avec les moyens du bord. A Mons, appel est fait à des personnes de confiance "en position de connaître les prix". A Liège, l'investigation est confiée à une commission comprenant le chef de la police, un boulanger, un marchand de grain et un représentant de l'administration. Les révisions de la liste des marchés régulateurs offrent aussi l'occasion de corriger quelque peu les biais en excluant les marchés déclinants au profit de ceux, même petits, qui restent actifs. Ainsi Asse, Battice, Hannut, Zele… seront appelés à jouer dans la cour des grands.

Autre question lancinante: faut-il mesurer en poids ou en volume ? Outre que les méthodes varient et que les unités de mesure locales ont la vie dure, les grains ne procurent pas tous la même quantité de farine et donc de pain par mesure. Le poids est a priori plus fiable, mais comme les transactions se font au volume, il faut pouvoir convertir de l'un à l'autre… Le poids, généralement privilégié sous la Révolution, le Consulat et l'Empire, disparaît des mercuriales belges après 1818 pour revenir en 1854, à charge pour les administrateurs locaux, à partir de 1858, d'évaluer tous les deux mois la correspondance entre hectolitres et kilogrammes.

   S'ajoutent enfin à ces écueils les manipulations des chiffres susceptibles d'être commises à tous les étages. On verra, en périodes de disette, des individus déclarer des prix fictifs ou se vendre à eux-mêmes leurs propres céréales pour faire hausser les prix! Une des parades sera de jouer sur la taxe du pain pour amortir les effets des fluctuations des grains.

   Et pourtant, en dépit de ces nombreux bémols à leur fiabilité, les mercuriales constitueront une source précieuse pour notre connaissance de l'évolution du coût des denrées. Elles importent aussi par l'influence qu'elles peuvent exercer sur le cours même de cette histoire. Assurant la transparence des marchés, elles participent à leur intégration progressive. "Il est en effet difficile, écrivent les chercheurs, d'imaginer que les relevés officiels des prix, méticuleusement collectés, vérifiés, convertis en unités de mesure uniformes, diffusés, publiés par les autorités, n'aient pas contribué aux mouvements de convergence des prix, qu'ils n'aient pas réduit la dispersion des prix. Les acheteurs, comme les vendeurs adaptaient, sans doute, leurs comportements en tenant compte de la cote officielle". Ce qui est vrai au plan national s'élargira ensuite aux marchés étrangers dont la presse rendra de plus en plus largement compte dans la seconde moitié du XIXè siècle.

   Ainsi les Etats, sans se substituer aux acteurs de la vie économique, ont-ils joué leur rôle sur ce point précis: obliger les prix à ne varier que raisonnablement.

P.V.

 

[1] "Les mercuriales du XIXè siècle. Le contrôle et la surveillance des prix et de l’offre de grains en France et en Belgique, 1789-1914", dans Revue du Nord, t. 98, n° 417, oct.-déc. 2016, pp. 811-838. http://rdn.revue.univ-lille3.fr/, Université de Lille-3, BP 60149, 59653 Villeneuve-d'Ascq Cedex, France. Nous retiendrons ici principalement les faits qui concernent la Belgique.

 

Légende photos: le vieux marché aux grains de Bruxelles. (Cartes postales non datées, source: http://sofei-vandenaemet.skynetblogs.be/tag/vieux+marche+aux+grains; http://sofei-vandenaemet.skynetblogs.be/archives/tag/rue/index-2.html)

 

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