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Cette perturbante Paix de Dieu…

PASBEL20170729.JPG   L'opposition d'un évêque au mouvement de la Paix de Dieu lui a-t-elle fourni l'occasion de définir les trois ordres qui caractérisent la société médiévale ? A priori, on ne voit guère le rapport. Et pourtant, c'est la lecture que fit Georges Duby d'un discours contenu dans les Gesta episcoporum Cameracensium (les Actes des évêques de Cambrai), œuvre d'anonymes relatant notamment la campagne menée, dans les premières décennies du XIè siècle, par l'évêque Gérard Ier, fils d'un seigneur de Florennes et petit-fils d'un comte de Hainaut, contre l'interdiction de tout acte belligérant envers "les civils", pour le dire dans le langage actuel.

   Selon le célèbre historien français, Gérard partage avec un autre pontife, Adalbéron de Laon, d'être un des grands porteurs de l'idée d'une chrétienté partagée entre trois ordres dont l'interdépendance garantit l'unité: ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui nourrissent (les paysans, plus tard tous ceux qui travaillent). L'auteur des Trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme (1978) validait ainsi la tripartition des fonctions dans laquelle Georges Dumézil, dès les années '50, avait vu une constante organisationnelle des peuples d'origine indo-européenne. Et pourtant, l'interprétation de Duby est peut-être très éloignée de l'intention des Gesta, de ceux qui les écrivirent comme du personnage qui les inspira. Telle est, en tout cas, la conviction de Sam Janssens (Université de Gand): à le lire, on a ici uniquement affaire à "un cadre textuel pour la formulation de l'argument contre la Paix de Dieu" [1].

   Première particularité, qui contredit la thèse d'un modèle idéologique permanent: la partie la plus ancienne des Actes, écrite sans doute par un chanoine en 1024-1025 à la demande et sous la supervision de Gérard, ne fait état que de deux ordres: ceux qui sont voués à prier (orare) et ceux qui le sont à guerroyer (pugnare). L'ordre laborieux n'apparaît que dans les chapitres plus tardifs, probablement rédigés par un autre auteur peu après la mort de l'évêque, entre 1051 et 1054. En outre et de manière tout aussi inattendue, dans cette continuatio, le monde du travail est cité entre les deux autres catégories et non pas avant ou après elles, alors qu'il est le plus nombreux et le plus subordonné. Ces différences, selon le médiéviste de l'UGent, ne peuvent s'expliquer que par leurs liens sous-jacents avec le débat sur les moyens de limiter la violence.

   A l'instar de Liège, la ville de Cambrai et le Cambrésis forment alors une principauté ecclésiastique, indépendante mais rattachée au Saint Empire. Si le diocèse est particulièrement étendu, comprenant toute la rive droite de l'Escaut jusqu'à son embouchure (Hainaut, Brabant, Bruxelles, Anvers...), le pouvoir épiscopal, dans ce qu'il a de spécifiquement temporel, est fragilisé dans cette région prise en étau entre Carolingiens et Capétiens. Il faut par surcroît compter avec l'hostilité du châtelain de Cambrai Gauthier II de Lens, "homme de paille du comte de Flandre". Dans ce contexte où il doit défendre son autorité, Gérard ne saurait voir d'un bon œil la vague pacifiste, surtout quand elle est poussée par Robert le Pieux, le fils et successeur de Hugues Capet, qui s'en sert habilement pour affermir son pouvoir.

   C'est probablement à l'occasion de l'assemblée convoquée par le roi de France à Compiègne en 1023 que sont formulées les premières objections de Gérard, reprises dans les Actes des évêques de Cambrai (liv. 3, ch. 27). Elles ont trait au serment de paix présenté par les évêques de Beauvais et de Soissons, jugé dangereux par leur collègue cambrésien en raison du risque de parjure qu'il comporte. Elles visent également l'appropriation par des hommes d'Eglise d'une prérogative royale. Et le prélat de plaider – bien qu'il soit lui-même évêque et prince! – qu'en conséquence de l'ordination divine, la société est dirigée par deux élites fonctionnelles, les oratores et les pugnatores, le clergé et les nobles. "C'était le devoir des rois de mettre fin aux guerres et d'apporter la paix, interprète Sam Janssens, alors que les évêques devaient encourager les rois à combattre pour le bien-être de leur pays et prier pour leurs victoires".

   La rédaction plus tardive, où la division bipartite de la société fait place à une tripartite (liv. 3, ch. 52-54), procède d'autres circonstances. Beaucoup plus développée et étayée, conçue pour être lisible indépendamment du reste, elle constitue une réaction aux prescriptions qu'un évêque français – dont on ne connaît pas le nom – dit avoir reçues du Ciel: prohiber l'usage des armes, ne plus réclamer ce qui a été pris, imposer un jeûne pour recevoir l'absolution. Dans ce qui est conservé de son discours en réponse, Gérard Ier explique que la race humaine a toujours été divisée en trois ordres, les oratores, les agricultores et les pugnatores, qui se doivent une protection mutuelle. Comment celle-ci ne serait-elle pas profondément ébranlée, dès lors que les corps d'armées ne pourraient plus batailler ? Il ajoute que les peuples ont le droit de reprendre ce qui leur a été volé et que le jeûne n'est pas une pénitence suffisante.

   La position centrale des agricultores dans cette énumération, on l'a dit, intrigue. Georges Duby lui avait trouvé une explication rhétorique: les combattants auraient été cités en dernier lieu parce que la phrase suivante fait référence à l'utilisation des armes. Solution insatisfaisante pour le chercheur de l'Alma Mater gantoise: c'est une fois de plus dans les appels contre la Paix de Dieu qu'il faut chercher la clé. Alors que le premier coup de boutoir, en 1023-1024, faisait suite à une assemblée royale limitée aux sphères dirigeantes, les années 1030 ont vu le peuple jouer un rôle beaucoup plus important. Gérard lui-même a dû calmer le jeu à Douai où le châtelain Gauthier avait monté les habitants contre lui en le présentant comme un adversaire de la paix. Les paysans introduits par le second auteur dans sa structure narrative représentent en fait la foule. Inclure celle-ci permet de souligner qu'en voulant mettre des limites aux féodaux belliqueux, on a en réalité perturbé la société tout entière. Déplacer l'accent vers la populace permet en outre de ramener à moindres proportions l'argument très boiteux du plaidoyer initial, selon lequel les évêques promoteurs du mouvement auraient usurpé un pouvoir du Roi. En réalité, le serment demandé devait être prêté sous le regard approbateur de celui-ci et le comte de Flandre, une décennie plus tard, est entré à son tour dans la danse (non sans l'arrière-pensée, ici aussi, d'empiéter sur le pouvoir spirituel). Toute la société est désormais concernée: il est symptomatique à cet égard que les rôles initiateurs des évêques français (oratores), de la "masse" (agricultores) et du comte de Flandre (pugnatores) ouvrent respectivement les chapitres 52, 53 et 54 du livre.

   Ainsi peuvent s'éclairer les différences entre les deux versions et la démarche du continuateur qui, après la mort de Gérard, introduisit le discours des trois ordres, "non pour expliquer les divisions de la société mais principalement comme un récit global conçu pour critiquer la Paix de Dieu, un mouvement dont Gérard craignait qu'il puisse saper son pouvoir épiscopal". Du reste, la vision ternaire, déjà bien présente à des titres divers dans la pensée chrétienne antérieure (saint Augustin, Grégoire le Grand...), ne reflète plus qu'imparfaitement, au XIè siècle, un paysage social devenu plus complexe.

P.V.

 

[1] "Context or Text? Towards a New Interpretation of Gerard I of Cambrai’s Oration on the Three Orders", dans the Medieval Low Countries, vol. 3, Turnhout, 2016, pp. 21-37. http://www.brepols.net/Pages/BrowseBySeries.aspx?TreeSeries=MLC, Fryske Akademy, PO Box 54, 8900 AB Leeuwarden, Nederland.

 

Légende photo: les Gesta episcoporum Cameracensium, manuscrit des livres 1 et 2, 1024-1025. (Source: Den Haag, Koninklijke Bibliotheek, ms. 75 F 15, f. 15bis, http://www.mmdc.nl/static/site/search/detail.html?searchMode=advanced&recordId=310#r310)

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