Blogs Lalibre.be
Lalibre.be | Créer un Blog | Avertir le modérateur

Des iguanodons et des hommes

PASBEL20170702a.JPG   "Découverte surprenante. Ossements dans faille charbonnage Bernissart". Ainsi commençait le télégramme adressé le 12 avril 1878 par l'ingénieur en chef des Mines de la province de Hainaut Gustave Arnould au directeur du musée royal d'Histoire naturelle à Bruxelles Edouard Dupont. Presque 140 ans plus tard, exposés dans une cage vitrée de 300 m² construite sur trois niveaux, les iguanodons sont toujours les vedettes de ce qui est devenu le muséum de l'Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB).

   Comme beaucoup, Sandra Cordier n'a pas oublié son émotion d'enfant quand, en visite scolaire, elle s'est trouvée en présence de ces immenses squelettes. Graphiste et paléontologue amateur, elle vient de publier le fruit de sept années de recherches consacrées à ce que les scientifiques ne traitent guère: l'histoire de la découverte mais aussi de ses fortunes et infortunes ultérieures, des doutes et des débats parfois virulents qu'elle suscita [1]. Le travail se fonde sur les archives, les publications originales, les rencontres avec des descendants des acteurs de l'époque... On y apprend que les documents relatifs aux dinosaures de Bernissart n'ont jamais été classés ni inventoriés à l'IRSNB, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes pour une institution scientifique.

   En 1878, il fallut du temps, du moins selon nos critères actuels, pour que la presse fasse écho à l'événement survenu dans la petite commune hennuyère. Le 8 juin seulement, deux mois plus tard donc, le Courrier de l'Escaut faisait état de la découverte de restes "de crocodiles, mastodontes et autres animaux", qui figuraient de fait dans le lot – également des poissons et des tortues –, sans toutefois parler des grands reptiles, confondus peut-être avec les "mastodontes". Mais à l'appel de Gustave Arnould, Bruxelles n'avait pas tardé à envoyer son orfèvre en la matière: le "contrôleur des ateliers" du musée Louis De Pauw, qui s'était déjà illustré par sa restauration du mammouth de Lierre, qualifiée de "chef-d’œuvre" par Léopold II. Les compétences de l'expert ne furent pas de trop pour exhumer et transporter sans dommages des ossements qui avaient passé quelque 125 millions d'années à 322 mètres de profondeur, dans un sarcophage d'argile ne laissant pénétrer ni eau ni lumière. Ceux qui servirent au mieux les fantastiques témoins du crétacé inférieur (- 145 à - 110 millions d'années) n'en furent pourtant guère récompensés: ni De Pauw, qui finit par démissionner faute de considération pour son travail, ni le mineur Jules Créteur, premier arrivé au gisement fossilifère. On a longtemps cru reconnaître le second dans le houilleur casqué qui était représenté avec sa lampe Davy sur les anciennes pièces belges de 50 centimes, mais c'était à tort. Par contre, une place de Bernissart porte son nom.

   La vraie guerre pour la notoriété n'opposa pas ces ouvriers de la première heure: elle fit rage entre le responsable muséal Edouard Dupont, plutôt carré dans sa manière de défendre ses conceptions, le professeur louvaniste Pierre-Joseph Van Beneden, qui avait identifié les restes comme étant ceux d'iguanodons, voire le directeur des charbonnages bernissartois Gustave Fagès, pour sa contribution à leur extraction et à leur remontage. Les polémiques atterrirent jusque dans les pages du bulletin de l'Académie royale de Belgique.

PASBEL20170702b.JPG   Parallèlement, il fallut donner forme au trésor. Selon les données retrouvées par Sandra Cordier dans les archives comptables, le coût total des exhumations s'éleva à 12.391 francs de l'époque (environ 68.500 euros actuels). Avec les frais ultérieurs liés à la reconstitution, l'installation, l'entretien..., on arrive à un total de 71.625 francs (environ 462.385 euros) entre 1878 et 1885. Il fallut 23 ans au total pour assembler tous les iguanodons, dix debout et onze sur le plateau. Mais par la suite, leur existence n'eut rien d'un long fleuve tranquille...

   Le premier péril qu'ils frôlèrent fut celui de la dispersion. Grande, en effet, était la tentation de céder certains d'entre eux à des institutions étrangères. "La raison d'arrêter l'opération est surtout de nature financière et infastructurelle, écrit Sandra Cordier. Le stockage de cinq centaines de blocs de l'équivalent de 130.000 tonnes ne se réalise pas pour une simple bouchée de pain. Il y a des rumeurs de vente d'un ou plusieurs exemplaires". Il fallut toute l'éloquence du paléontologue Louis Dollo pour plaider avec succès la nécessité de conserver au même endroit tous les individus, sans quoi il ne serait plus possible de les étudier dans leurs ressemblances et leurs différences, en complétant avec les uns ce qui manquait aux autres, aucun n'étant parfaitement complet. Aux musées qui le souhaitaient, il suffirait de proposer des moulages.

   La Première Guerre mondiale fut un autre moment périlleux. Tout en relançant les fouilles sur le site hennuyer, sans succès grâce à la résistance passive des Belges requis, l'occupant envisagea d'emporter les spécimens de Bruxelles à Berlin. Le projet n'aboutit pas mais en quittant le pays, les Allemands provoquèrent l'inondation de la mine de Bernissart. "Sans doute dans l'intérêt de la science", ironisa le directeur général du charbonnage Albert Anciaux.

PASBEL20170702c.JPG   La Seconde Guerre provoqua quant à elle l'interruption pour longtemps des coûteux travaux de rénovation du bâtiment qui abrite notre patrimoine paléontologique. On se souvient des vagues d'indignation suscitées, au début 2016, par les images, sur le sol du musée des Beaux-Arts de la capitale, de seaux destinés à recueillir les gouttes de pluie suintant du plafond. Elles témoignaient d'une misère qui ne date pas d'hier. A la fin des années '50 et au début des années '60, la presse eut à déplorer la même situation pour le musée du parc Léopold. Les visiteurs refusaient de laisser leur parapluie à l'entrée! Aujourd'hui, fort heureusement, l'institution agrandie offre à ses richesses un écrin de meilleur aloi.

   Sandra Cordier bouclait son enquête sur la destinée contemporaine de nos dinosaures quand une nouvelle recherche a démarré à l'IRSNB, en vue de connaître la cause de la mort de cet énorme troupeau. Financé par la Politique scientifique fédérale, le projet a été intitulé "Cold Case. Réouverture de la scène de crime des iguanodons de Bernissart". Comment expliquer une telle accumulation de squelettes dans le "cran", ce défoncement naturel où ils ont été retrouvés ? "Les principaux suspects sont la sécheresse, le gaz des marais, une inondation ou un ennemi naturel", rappelle l'auteur. Edouard Dupont professait pour sa part que les animaux avaient été surpris par une coulée de boue dans la vallée de la Haine. Contesté, il s'était arrangé pour que les documents et dessins de ses contradicteurs restent bien cachés! Plus d'un siècle après, les ossements du Borinage n'ont pas fini d'intriguer.

P.V.  

 

[1] Sandra CORDIER, De botten van de Borinage. De iguanodons van Bernissart van 125 miljoen voor Christus (sic) tot vandaag, Antwerpen, Vrijdag, 2016, 184 pp.

 

Légende photo 1: le montage du premier iguanodon de Bernissart eut lieu en 1882 dans la chapelle Saint-Georges du palais de Nassau. Peinture de l'artiste et naturaliste Léon Becker. (Source: Thierry Hubin, IRSNB, n. 1)

Légende photo 2: le montage achevé du premier spécimen complet sous la direction de Louis De Pauw que l'on voit sous le squelette, un genou à terre. (Source: photo A. Rutot, n. 1)

Légende photo 3: un essai de représentation de l'iguanodon dans son environnement, il y a quelque 125 millions d'années. (Source: Jack Whitehead, 1989, n. 1)

Les commentaires sont fermés.